mercredi 27 octobre 2010

L'Abissa

Face à l'océan, sur une plage déserte et nocturne, je profite de l'air frais et salin. Le jour de mon arrivée à Grand-Bassam fait partie des plus beaux jours de ma vie. J'en garderai d'inoubliables souvenirs (non, non je ne me suis pas mariée ce jour-là).
J'ai déjà voyagé seule. Je me suis déjà fait interpeller dans la rue, au Mexique ou en Turquie, par un garçon ou un homme, qui n'a visiblement rien d'autre à faire que de me tenir compagnie. Je me souviens en particulier d'Angel à Mexico qui m'a fait découvrir un petit coin caché dans le parc Chapultepec où l'on écoute de la musique allongé sur des bancs. Ou encore d'un jeune turc accompagné de sa famille qui m'ont invité à manger chez eux, un soir où j'avais dépassé les quartiers touristiques. Mais ces rencontres n'ont pas égalé la rencontre que j'ai faite 10 minutes après avoir commencé mon parcours dans les rues de Grand Bassam.
Ce jour-là, je cherchais un cyber-café. Un garçon est venu vers moi, pour me saluer. J'en ai profité pour lui demander. Il m'a guidé jusqu'à l'adresse. Heureusement que j'avais un guide, je suis pas sure que j'aurai trouvé cette petite porte sans aucune inscription coincée entre deux restaurants. Il a ensuite attendu 1 heure que je finisse ma session web. C'est le moment précis où je me méfie, voire je prends peur. Pourquoi donc attendre? Est-ce qu'il va me lâcher un jour? Après lui avoir bien fait comprendre qu'il pouvait s'en aller, je me suis rendue compte que je ne pouvais pas l'empêcher d'attendre. Ensuite, j'ai capitulé quand il a voulu me montrer un coin où manger. Il était 16h, je n'avais pas mangé depuis le petit déjeuner à 8h.
C'est alors qu'il m'a emmenée directement vers sa famille à 2 pâtés de maison et au passage présentée à tout le monde. J'ai donc salué une dizaine d'amis sur la route puis ses cousines, tantes, nièces ... Une de ses cousines vend des allocos (bananes plantains frites) dans la rue devant leur maison. Il m'a tenue compagnie et on a discuté pendant que je mangeais puis il m'a accompagnée voir l'Abissa et expliquer les traditions.
Comme je le disais, au début je me méfiais, mais peu à peu je me suis détendue. Tant de gentillesse, de gestes gratuits, ça surprend toujours.
L'Abissa est une fête traditionnelle de l'ethnie N'Zima, dont la majorité vit à Grand Bassam. Cela dure 8 jours pendant la fête des morts. Avancée cette année d'une semaine à cause des élections, je suis tombée par hasard sur les 3 derniers jours. L'Abissa c'est une fanfare, un défilé où on promène le roi, et surtout des danses carnavalesques.

17h: Peintures blanches sur le corps, la "kaloué", et pieds nus dans le sable. Au milieu d'une rue, un petit podium tapissé de tam-tams. Et autour du podium, un cercle, des cercles de gens qui dansent. Richard connaît tout le monde, c'est son quartier. Il hêle un cousin. Tout le monde est cousin. "Il va t'apprendre à danser. Suis-le". Et me voilà partie, pieds nus, une petite bassamoise, sa copine, me tient par les hanches, me montre le rythme et lui, le "cousin", nous suit à côté avec des coquillages aux chevilles pour faire du bruit. Ils me protègent tous les deux, me guident, font attention à ce que je ne me retrouve pas coincée entre deux blacks. Et on tourne autour du podium en dansant aux sons des tam-tams. En avant, puis en arrière, de nouveau en avant plus vite, les mains en l'air. Et toujours les pieds qui piétinent le sable et le modèlent en tas et en creux.

Je ne sais pas combien de temps j'ai essayé de danser. Tout le monde s'amusait, et riait heureux, sans se bousculer. Beaucoup étaient déguisés, plus souvent bariolés. Quelques garçons étaient habillés en femmes, de rares filles en garçons.

Au bout d'un moment, fatiguée, j'abdique. A l'Abissa, chacun est libre d'aller et venir et de danser de 16h à 22h tous les jours pendant une semaine. De nombreux gardes de sécurité veillent à ce que tout se passe bien.

19h: Ambiance quartier où tout le monde se connaît et vit dehors. Je serre la main d'un tas de gens qui tous me saluent comme s'ils me connaissaient depuis toujours, le rituel de la Côte d'Ivoire: "Bonjour! Ca va comment?.. Dieu merci". Je refais le tour de toute la famille de Richard, ses neveux, amis, oncles, cousines, frères, tantes, soeurs. Je discute avec quelques uns, dehors, les pieds dans le sable. Ils m'ont invitée à manger leur riz et poulet. Un belge, amoureux d'une cousine, m'explique la vie ici en tant qu'expatrié sans job d'expatrié, c'est à dire sans les avantages. On parle de l'accueil des ivoiriens, des élections, et des poulets et poissons avalés en entier, os et arêtes compris.

Pour finir ma soirée, Richard me montre où en est l'Abissa. Le nombre de danseurs a quintuplé, je n'ose pas m'aventurer dans la foule compacte. L'ambiance est humide de leur sueur et le rythme beaucoup plus endiablé. L'Abissa continue demain avec la danse clotûre. Encore plus de monde est attendu. Mais demain c'est aussi jour de foutou. Je dois aller au restaurant de la tante de Richard pour goûter à d'autre plats ivoiriens que le poulet ou le poisson braisé (Enfin !!! j'en peux plus manger poulet grillé, moi)
Je retourne à l'hôtel, la tête ennivrée par tout ce que j'ai vécu et je me pose un moment devant l'océan, pensive, débordée par l'accueil que j'ai reçue.

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