Fin du voyage. Il est temps pour moi de
fermer la boucle. Il est temps de finir par là où tout a commencé : dans le
bateau en partance pour Saint Petersbourg.
Dans ma chambre, ce soir-là, deux personnes,
une russe et une ouzbèke. De la russe, je ne saurais pas grand chose. Par
contre, je vais passer ma soirée avec Livia qui, dès les cinq premières minutes
de conversation, me propose de partager une bouteille. Effectivement,
l'histoire de Livia justifie à elle-seule l'invention de la vodka. Le lendemain, au débarquement en
Russie, je ne serai plus tout à fait la même.
J'ai choisi, pour alléger le récit, de l'illustrer de photos de Tallinn où tout est beau et de photos de couples heureux. Des images qui n'ont rien à voir - ou presque - avec son histoire.
Mais revenons dans la cabine lorsque je
n'ai encore que le premier verre d'alcool dans les mains. Livia se présente.
Elle a une apparence très simple et pourtant élégante, tant dans l'attitude que
dans ses atours. Rien ne permet de deviner ce qu'elle fait, ni ce qu'elle a
vécu.
Votre verre est prêt ? Allez, hop, buvez-en une
gorgée tout de suite.
Cela fait à peine un an
qu'elle a fui son pays, l'Ouzbékistan, illégalement, dans une soute de camion.
Sa vie et celle de ses enfants sont menacées car elle a osé aborder sur la
sphère publique un sujet de controverse.
C'était lors d'une
interview avec un médecin. Une spectatrice voulait savoir pourquoi son médecin
lui interdisait un troisième enfant. Pas de réponse. Livia a insisté : " Répondez
! Pourquoi son médecin ne lui explique rien ? "
En posant cette question,
elle a touché un point sensible. L'Ouzbékistan régit à sa façon la politique de
natalité en mutilant automatiquement les femmes après leur deuxième grossesse.
Sans en informer les
principales intéressées, bien sûr...
Livia connaissait les
risques de poser une telle question. Mais, comme plusieurs de ses amies sont
mortes des suites de ces opérations barbares, pendant un moment elle a oublié
qu'elle mettait sa vie en danger et a questionné publiquement le silence des médecins.
Maintenant, réfugiée
politique, elle fait le ménage en attendant d'apprendre la langue de son pays
d'accueil.
Dans nos petites vies
tranquilles, on a du mal à imaginer l'importance de nos droits.
Née femme, Livia a passé son enfance
dans l'attente d'être mariée. Elle a vu
son mari pour la première fois, le jour du mariage. Par une série de hasards
bienheureux, ils ont très vite divorcés mais elle a dû rester à faire la bonne dans
sa belle-famille. En fait, elle faisait ce que devait faire une épouse tout en
dormant à terre et non dans le lit du mâle. Comme elle se faisait battre, elle
a fini par s'enfuir. Malgré le déshonneur du divorce et de la fuite, elle a su
trouver un autre mari avec qui elle a eu deux enfants. Il s'est mis, lui aussi,
à la battre.
" Chez vous, on n'est pas obligé de se marier ? "
me demande Livia, droit dans les yeux humides.
" C'est bien. Il ne faudrait
jamais se marier."
Troisième verre de vodka.
Les jeunes filles se font laver le
cerveau toute leur enfance, impossible d'imaginer un autre destin. Le mariage,
c'est l'unique possibilité de donner un sens à leur vie, d'être la fierté de
leur famille. On fait rêver les filles avec des cérémonies grandioses. Les
familles se ruinent pour une, deux, ou dix robes comme c'est la tradition dans
les pays musulmans. Et ensuite, on parle encore et encore du jour du mariage,
comme d'une fête réussie, le plus beau jour de sa vie. Tout cela, pour
s'approprier le corps des femmes. Machine à procréer mais surtout pas à penser.
Livia a finalement eu le courage et la possibilité
de divorcer, elle a trouvé un boulot qui la passionnait. Elle était douée,
travaillait beaucoup et a très vite gagné plus que bien sa vie.
Son parcours m'impressionne. Elle a réussi
à sortir de l'influence de ses belles-familles et de sa famille, des
traditions. Elle a affronté tous les obstacles pour se construire une vie digne
et elle continue, avec toutes les difficultés de sa situation, à rester debout malgré
tout. Dans les moments les plus durs, ce sont ses enfants qui la maintiennent en
vie, me confie-t-elle au (n+1)ième verre.
C'est le moment d'aller
prendre l'air. Je l'accompagne sur le pont où elle va fumer une cigarette. Pile
au coucher de soleil. C'est le moment de rigoler un peu en parlant des hommes
russes.
L'ambiance se détend, nous sommes heureuses toutes les deux de s'être trouvées. Compagnes d'une nuit.
Voyager seul, c'est parfois
difficile. Mais ce genre de rencontres justifie à elle-seule le voyage.
De retour dans la cabine,
nous discutons encore un moment. De ses enfants, de l'éducation sexuelle, de
l'Union Soviétique...
Et puis sagement, sans
finir la bouteille, nous allons nous coucher.
Quelques jours plus tard,
dans les rues de Saint Petersburg, je tombe sur l'exposition d'une fresque de
deux artistes The labor of Love. Un
mur entièrement peint avec des dessins et des écrits en cyrillique. Je déchiffre
quelques mots : capitalisme, vagin et clitoris.
Un descriptif est disponible en anglais. Le voici :
Un descriptif est disponible en anglais. Le voici :
L'œuvre est inspirée d'un mouvement féministe italien des années 70, Wages for housework (Un salaire pour les tâches domestiques) qui dénonçait la société patriarcale et capitaliste et son échelle de valeurs poussant les femmes à être dépendantes et isolées de la société. Il s'est diffusé quelque peu aux US et perdure à travers les travaux et l'activisme des fondatrices, professeures en sciences sociale. L'idée de valoriser financièrement les travaux domestiques n'est pas bête; on regrette juste qu'ils oublient les hommes de bonne volonté.
Par contre, on comprend la colère de ces femmes. En effet, impossible, en lisant ce texte, de ne pas penser à ce qui se passe en Ouzbékistan et dans des tas d'autres pays où l'on veut s'approprier le pouvoir de création et le pouvoir d'agir des femmes, en les enfermant à la maison et pour les plus violents, en les mutilant.
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